*Enfants et crèche

La division de l’Allemagne et de Berlin a engendré deux visions du rôle de la femme dans la société. À la figure de la mère travailleuse et émancipée promue par l’ancienne RDA s’oppose celle plus traditionnelle de la mère au foyer ouest-allemande. 30 ans après la chute du Mur, où en sont les jeunes Allemandes ?

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« J’aimerais avoir une famille, mais sans avoir à devenir mère ». Lucia a 28 ans, et n’en a pas encore fini avec les études. Dans le système universitaire allemand, les étudiants bénéficient de plus de souplesse dans l’organisation des études, ce qui tend aussi à en allonger la durée et à repousser leur arrivée sur le marché du travail, surtout pour les plus diplômés d’entre eux.
« J’ai grandi au sein d’une famille nombreuse, et c’est très important pour moi, explique Lucia. Mais l’image de la maternité est encore très pesante en Allemagne, je n’arrive pas à m’y identifier. Beaucoup de gens pensent encore que la mère doit rester auprès de son enfant au moins jusqu’à l’âge de trois ans. Et si tu places tes enfants en crèche, on se demande “mais pourquoi tu n’aimes pas tes enfants ?” En fait je me dis que je préférerais être un père, sans cette pression à être une mère aimante qui sacrifie tout pour ses enfants ».
Cette image de la mère dédiée au soin et à l’éducation de ses enfants reflète le modèle social traditionnel qui a inspiré des décennies de politique familiale en Allemagne. Il établit le père comme pourvoyeur de ressources, tandis que la mère se consacre à l’entretien du foyer. Une préférence qui s’explique aussi par la volonté de « prendre ses distances avec le modèle nazi, dont la politique familiale était destinée à servir les intérêts de l’État, et pour soustraire les enfants à toute influence extérieure », précise Anne Salles, spécialiste des politiques sociales et familiales en France et en Allemagne (Université Paris-Sorbonne).

Les femmes plus indépendantes en RDA

À l’inverse, la “Muttipolitik” (politique des mamans) mise en place dans la nouvelle République démocratique allemande (RDA) en 1949 accompagnait et encourageait le retour rapide au travail des femmes par la création d’un vaste réseau de garderie. Chaque citoyen, homme ou femme, était rendu également responsable de l’éducation de ses enfants et de la gestion de son foyer.
« C’est sûr que d’une certaine manière cette politique a aidé. Les places en crèches étaient automatiques, et le retour à l’emploi était garanti. Nous n’avions pas à lutter pour tout cela. Cela nous a rendues plus indépendantes », témoigne Hannelore Zcheile, mère de deux enfants dans l’ex-RDA, qui vit à Postdam, à côté de Berlin.
« Cela a favorisé la réduction des stéréotypes de genre », analyse Elisa Goudin, spécialiste de l’identité culturelle en RDA (Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3). En 2018, une étude réalisée par deux chercheurs a mis en lumière une plus grande disposition des filles éduquées dans l’ex-RDA à réussir dans les matières scientifiques. Elles se sentaient aussi en confiance que les garçons.
Au-delà de l’hésitation à devenir mère par crainte du déclassement professionnel, l’idée persiste chez une partie des (futurs) parents que « si tu fais des enfants, ce n’est pas pour les faire garder par quelqu’un d’autre », explique Lucia. Dans l’ex-Allemagne de l’Ouest, on est plus enclins à fustiger l’image de la “Rabenmutter”, signifiant la “mère-corbeau”: celle qui travaille, privilégie sa carrière et néglige ses enfants.
« La différence avec ma génération c’est que ça s’applique un peu plus aux deux genres, ajoute-elle, car les garçons se sentent plus concernés, mais cette injonction s’adresse à eux aussi maintenant ».
Lucia, 28 ans

Encourager les naissances

Dans l’immédiat post mur de Berlin, la différence Est/Ouest s’illustrait par une immense majorité de “Kitas” (crèches) situées à l’Est de la ville. À partir des années 90, la réunification a joué un rôle clé pour harmoniser les deux systèmes, notamment en ce qui concerne le recours à l’avortement. Mais c’est surtout la crise démographique allemande (voir encadré) qui a guidé l’impératif de revoir les législations régissant le rapport entre travail et famille.
En 2005, l’actuelle présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, alors nouvelle ministre fédérale CDU de la famille, a tiré la sonnette d’alarme. Elle a lancé une première politique de soutien à la création de crèches. Il s’agissait d’encourager les couples à faire des enfants tout en réduisant le temps d’éloignement des femmes du marché du travail et en impliquant davantage les pères. La dernière réforme du congé parental (Elternzeit) de 2007, inspirée du modèle suédois, marque un tournant dans l’innovation en termes de politique familiale en Allemagne. Ce congé prévoit un maintien de revenu de 67% du salaire antérieur pour un des deux conjoints, et offre plus de flexibilité dans son aménagement.

Un qui travaille, un qui reste à la maison

Théoriquement, il peut être pris indifféremment par les deux sexes, mais les chiffres démontrent que les mères sont encore largement majoritaires à prendre le congé le plus long (à 92,5%). « Tout est fait au niveau du système politique pour qu’un seul des deux parents assume le congé principal, et comme les hommes sont encore souvent les mieux payés, ce sont souvent eux qui continuent de travailler à temps plein », abonde Lucia.
À Berlin, dans un jardin du quartier de Prenzlauer Berg, Anna, 36 ans, joue avec sa fille Ella âgée de 15 mois. « C’est mon premier enfant. Pour le moment je ne peux pas dire que j’ai un équilibre entre vie privée et vie professionnelle puisque je ne travaille pas, je suis encore en congé, et je n’ai pas trouvé de place en crèche pour accueillir ma fille plus tôt », explique-t-elle. Anna envisage de reprendre le travail à temps partiel pour un contrat de 25 à 30 heures, car les horaires de garde sont encore peu compatibles avec une activité professionnelle à temps plein. « Comme les congés parentaux et les places en crèche sont financés par l’État, il n’y a pas de marché pour développer une offre de garde privée », déplore-t-elle.
Le développement des infrastructures de garde est le principal levier pour améliorer les conditions de conciliation entre vie professionnelle et famille, et permettre le retour plus rapide des mères au travail. Depuis 2013, l’accès à une place en crèche (gérées par chaque Land) est garanti par la loi, mais seulement un tiers des enfants âgés de deux à trois ans bénéficient aujourd’hui d’une place en “kita”.

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