Allemand ou Turc ? Ni vraiment l’un, ni tout à fait l’autre. À Berlin, les jeunes germano-turcs peinent à définir leur identité. Cette communauté, installée en Allemagne depuis plus de 60 ans, se sent toujours étrangère dans son propre pays.

Entre les étals de fruits et légumes, des stands de falafels et de halloumi, de thé, de bazlama et autres pains. Aux cris habituels des commerçants se mêle une complainte turque, entonnée par un maraîcher qui réarrange ses tomates. Le mardi et le jeudi, la rive droite du canal berlinois Landwehrkanal se transforme en marché turc. Les effluves s’unissent, locaux et touristes se pressent pour déguster les spécialités de la plus grande diaspora présente en Allemagne.

Étal d’épices et de noix dans le marché turc de Berlin. © Marion Fontaine

« Mon grand-père était fermier en Turquie. Il a emménagé à Berlin en 1970. C’était un peu une mode : il fallait venir, gagner de l’argent, monter un business et rentrer ». Assis à la terrasse d’un café au bord de la Spree, fleuve dont une partie séparait, avec le Mur il y a plus de 30 ans, Berlin-Est de l’Ouest, Onur Özsoy se plonge dans son histoire. 
Arrivée avec d’autres nationalités en tant que Gastarbeiter (“travailleurs invités”) dans les années 1960, alors que le Mur avait privé la ville d’une grande partie de sa main d’oeuvre est-allemande, la diaspora turque berlinoise compte aujourd’hui près de 170 000 âmes.
Onur sourit. « Les Gastarbeiter n’étaient pas censés s’installer : les Allemands pensaient que ce n’était pas définitif et qu’ils finiraient par rentrer, commente ce jeune étudiant de 23 ans, mais mon grand-père, comme beaucoup de gens, est resté ».

Onur Özsoy. © Marion Fontaine

Les Gastarbeiter étaient alors logés dans les quartiers populaires au sud de Berlin-Ouest, tout près du Mur. « Il y avait une sorte de ségrégation, déplore Onur, ils ne pouvaient pas vivre là où ils voulaient ». Aujourd’hui encore, même après la chute du Mur, la diaspora turque se concentre essentiellement dans ces mêmes quartiers, notamment à Kreuzberg, Neukölln et plus au nord à Wedding.

© Marion Fontaine

Puisque le séjour des travailleurs invités en Allemagne devait être temporaire, les gouvernements successifs n’ont pris que très peu de mesures pour l’intégration des populations étrangères. Les politiques migratoires votées à partir de 1973 et la fin du recrutement des Gastarbeiter visaient avant tout à la limitation de l’immigration et à l’incitation au retour. En 1982, alors que plus de quatre millions d’étrangers de toutes origines vivaient en Allemagne, le chancelier Helmut Kohl affirmait : « L’Allemagne n’est pas un pays d’immigration.»
Dans son bureau à la Freie Universität de Berlin, Lale Yildirim a l’air grave. Née en Allemagne de parents turcs en 1974, cette professeure d’histoire a grandi à Berlin, connu le Mur mais surtout le racisme. « Lorsque j’étais enfant, l’école était coupée en deux. Il y avait une classe pour les Allemands et une pour les enfants des Gastarbeiter. À l’école, personne ne s’occupait de nous. Puisque nous n’étions pas supposés rester, pourquoi nous parler ? Selon les Allemands, nous n’avions pas besoin d’étudier ou de passer le bac. C’est comme ça que j’ai grandi ». 

Lale Yildirim, professeure d’histoire à la Freie Universität de Berlin. © Marion Fontaine

« J’ai beau tout essayer, je ne serai jamais Allemand »

La chute du mur de Berlin a provoqué de profonds bouleversements pour la population turque berlinoise. Alors que le pays était en plein questionnement sur son identité, les Turcs-Allemands ont été pris pour cible. Agressions brutales, meurtres… L’attaque la plus traumatisante a été l’incendie en 1993 d’une maison à Solingen par un groupe d’extrême droite, qui a tué cinq femmes et enfants turcs. En novembre et décembre 1989, 44% des Allemands de l’Est éprouvaient de l’antipathie vis-à-vis des Turcs, selon une étude réalisée à la demande du ministère du Travail de la République fédérale d’Allemagne.
« Lorsque les Allemands de l’Est sont arrivés à l’Ouest, et qu’ils ont vu que des étrangers avaient une meilleure situation qu’eux, ils ont ressenti de la jalousie, explique l’historienne. C’est ce qui a pu expliquer ces actes de violence, qui ont aussi été perpétrés sur les travailleurs étrangers d’Allemagne de l’Est, comme les Cubains ».
Aujourd’hui, 30 ans après la chute du Mur, les étudiants issus de l’immigration turque peuvent faire les mêmes études que les Allemands. Mais le racisme a persisté, allant de simples remarques, quasi quotidiennes, du type « tu parles bien allemand, où est-ce que tu l’as appris ? » à de la discrimination à l’embauche.  
Sur la terrasse d’un restaurant turc au plein coeur de Neukölln, Dilek Sahin déguste du cacık, sorte de tzatziki, accompagné de riz et de haricots en sauce. Dans le brouhaha ambiant, entre les cris des enfants et le ronronnement de la machine à kebab, la musicienne de 34 ans s’agace. « On a refusé ma demande d’emploi en s’adressant à moi comme si j’étais un homme,  lance-t-elle, vindicative. Ils n’ont même pas pris la peine de dépasser mon nom et d’ouvrir mon CV pour voir que j’étais une femme ». 

Dilek Sahin, artiste germano-turque, à la terrasse d’un restaurant turc à Neukölln. © Marion Fontaine

Le racisme envers la communauté turque ne vient pas seulement de leurs concitoyens allemands, mais aussi de l’État selon Lale Yildirim. Elle explique : « Quand tu es quelqu’un avec “un passé migratoire”, tu es stigmatisé. Tu n’es pas un Allemand. D’ailleurs, dans les études et les recensements faits par le gouvernement, il te faut quatre générations pour être considéré complètement allemand » et perdre son Migrationshintergrund, ou “passé migratoire”, terme officiellement utilisé depuis 2007, notamment par l’office allemand des statistiques.
L’historienne grince : « Mais quand ils disent “avec un passé migratoire”, ils veulent aussi dire implicitement “issu de l’immigration musulmane”. Ainsi un Français ou un Scandinave ne serait pas caractérisé comme ayant un “passé migratoire”. Si tu n’es pas blanc, tu as “un passé migratoire” et tu es soit africain, soit musulman. » 
Lale Yildirim remarque que ses élèves allemands ne se mélangent pas forcément aux jeunes d’origine étrangère, pensant qu’ils sont « moins bons qu’eux ». Elle raconte, émue : « Certains de mes élèves me disent : “je fais tout ce que je peux, mais je ne serai jamais Allemand. J’ai beau avoir mon bac, faire des études supérieures, je dois toujours me battre pour prouver ma valeur. Je ne serai jamais accepté en tant qu’Allemand”. Pourquoi est-ce si dur ? »

Peint sur la devanture d’un immeuble à Kreuzberg, le mot “Bienvenue” en turc. © Marion Fontaine

En quête d’identité

Originaire d’une minorité persécutée en Turquie, Dilek Sahin est arrivée avec sa famille à six ans en 1990 en tant que réfugiée. « J’ai beau avoir la citoyenneté allemande, parler allemand, penser allemand, agir allemand, je suis toujours une Turque “avec un passé migratoire” ». Elle finit par lâcher : « Comment peut-on s’intégrer quand les gens ne peuvent pas imaginer qu’une personne turque soit née en Allemagne ? »
Un sentiment d’être un citoyen de seconde zone, largement partagé par le reste de la communauté turque allemande.

© Marion Fontaine

Les jeunes germano-turcs de troisième génération se retrouvent alors bloqués entre deux mondes, qui ne les acceptent pas entièrement. « Ils essaient d’être Allemands, ils ne le peuvent pas, donc ils essaient d’être Turcs, mais ce n’est pas facile non plus », regrette Lale.
« En grandissant en Allemagne et en voulant si fort être Allemande et intégrée, j’ai eu quelques problèmes avec mon héritage turc et ma famille », continue Dilek. Cette femme passionnée aux fortes positions féministes a souvent été confrontée à de l’incompréhension de la part de ses proches, élevés dans une culture plus stricte.
Et lorsque les jeunes germano-turcs se rendent en Turquie pour les vacances, ils se trouvent également discriminés. « Dès que les Turcs comprennent que nous venons d’un autre pays, ou dès qu’ils entendent un léger accent allemand, ils vont augmenter les prix », relate Onur.  
L’étudiant regarde en l’air un instant et souffle : « Nous sommes vraiment coincés entre deux mondes. » Après avoir longtemps essayé de repousser ce double héritage, Dilek a appris à l’accepter à la fin de sa vingtaine : « Ça m’a apporté plus de paix et j’ai pu combiner le meilleur des deux mondes : la chaleur et l’hospitalité des Turcs, et la discipline des Allemands. Je suis plus riche avec ces deux cultures, mais qu’importe où je serai, il me manquera toujours quelque chose. »

Onur Özsoy, debout sur le pont Oberbaumbrücke, qui lie Berlin Est à Berlin Ouest. © Marion Fontaine

Ni tout à fait Allemands, ni tout à fait Turcs, les jeunes issus de la diaspora sont pour beaucoup en quête d’une identité. Ils « cherchent parfois une issue dans la religion » selon Lale, ne se considérant plus comme turcs mais comme chiites, sunnites, alévis. Les jeunes germano-turcs se considèrent d’ailleurs plus religieux que leurs parents et grands-parents, selon une étude du groupe de recherche Fowid, qui se concentre sur les questions d’identité et d’appartenance religieuse.
Onur Özsoy, lui, se voit comme un lien entre les deux cultures, parlant deux langues, connaissant deux mondes. Malgré les difficultés, « nous sommes des messagers pour le reste de notre vie, et je pense que c’est beau ». 

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