Si la France est quasi championne du monde en matière d’athéisme, il faut tourner son regard vers Berlin pour trouver la “capitale des athées”. Les communautés protestantes souhaitent raviver le passé engagé de la “révolution pacifique”.

« L’église, c’est le lieu où je peux juste venir et être celle que je suis ». Charlie Brodersen a 18 ans. En mai, elle passait son “Abitur”, l’équivalent du baccalauréat outre-Rhin. Depuis septembre, elle effectue des travaux volontaires dans la paroisse protestante de Prenzlauer Berg Nord, au centre de Berlin. Son discours détonne dans une ville où 66% de personnes se déclaraient non-croyantes en 2017.

Berlin, “capitale des athées” ?

La ville serait même devenue « la capitale mondiale des athées », selon les termes du sociologue américain Peter L. Berger. Un surnom qui fait réagir Charlie : « C’est un terme assez moralisateur.»
« La RDA a bien fait son travail (en décourageant les pratiquants), c’est tout simplement vrai, on doit travailler avec ça, plus particulièrement moi », explique Thomas Griep, le responsable des jeunes de la paroisse. « C’est plutôt connu que l’Est (de l’Allemagne), et pas seulement Berlin, est sécularisé », reprend-il.

Niklas Tunn, 18 ans, apprécie parler politique avec le groupe de jeunes de la paroisse de Prenzlauer Berg Nord. © Anne-Laure Juif

Avant la chute du Mur, le gouvernement de la RDA entretenait un jeu de chat et de la souris avec les croyants. Pratiquer sa religion n’était pas interdit, mais se revendiquer comme tel pouvait se révéler stigmatisant. « Dans les églises, les gens ont eu le courage de s’engager en politique. Tu devais quitter l’école si tu avais un esprit critique », raconte Holger Kulick, ancien journaliste allemand qui a, entre autres, travaillé sur les enregistrements de la Stasi, la police politique de la RDA. La chute du Mur laissait alors entrevoir en ex-RDA un « retour des religions ». Mais, à l’Est, rien de nouveau.

Raviver la flamme

Sur les parvis des églises, les commémorations de la chute du Mur ont débuté bien avant novembre. Depuis début octobre, dans des églises d’Allemagne de l’Est, on célèbre les 30 ans de la “révolution pacifique”, nom donné aux manifestations de l’automne 1989. Le mouvement est parti de l’église Saint-Nicolas à Leipzig.
À Berlin, d’autres églises ont pris le flambeau de ces prières « pour la paix et pour la démocratie ». L’église Gethsemane en est un symbole fort. À Berlin-Est, elle a été le point de rassemblement d’opposants politiques depuis plusieurs années.
Encore aujourd’hui, une affiche trône toujours sur sa façade : « Liberté pour ceux emprisonnés injustement en Turquie .» Tous les jours, une dizaine de paroissiens se rassemblent à 18 h pour « une prière pour la paix ». Un rite venu du passé. Ces prières ont été initiées le 2 octobre 1989 pour demander la libération d’autres emprisonnés : des manifestants de Leipzig.

Michael Reinke, pasteur à l’église de Golgatha, et Stephan Bruckner, vicaire de l’église de Sion. © Anne-Laure Juif

Groupes de discussion, impression de journaux, concerts, expositions : les églises étaient un lieu d’effervescence. Toujours dans l’ancien Berlin-Est, l’église de Sion accueille une rétrospective assez loufoque sur ses murs décrépits. Elle a pour devise « L’amour a disparu, la révolution est terminée, les spaghettis sont froids » (Liebe futsch, revolution vorbei, spaghetti kalt). Jusqu’au 9 novembre, Sion redevient ce lieu d’accueil d’artistes de la contre-culture de l’ancienne RDA.
Michael Reinke est pasteur dans la même paroisse. Né à Berlin, il avait 14 ans lors de la chute du Mur. Aujourd’hui, le pasteur considère que la défense de la démocratie et des droits de l’homme subsiste au sein des églises, « mais il y a d’autres organisations qui en discutent. À l’époque, la seule organisation qui posait ces questions était l’Église. Aujourd’hui, l’Église est active sur les thèmes de la santé, la lutte contre la pauvreté ».  

Le digital et l’interreligieux, nouveaux terrains de rencontre

L’Église s’active aussi sur les réseaux sociaux, à coup de mot-dièse “DigitaleKirche”, une communauté informelle de pasteurs, d’éducateurs et de chargés en relations publiques. « C’est un bon outil pour être visible sur Internet, pour se soutenir et montrer notre travail», explique Paula Nowak, qui se concentre sur l’enseignement religieux et l’éducation aux médias à l’AKD, le service ecclésiastique du district protestant de Berlin Brandebourg. 
Elle avait neuf ans à la chute du Mur, « je me sentais exotique, parce que l’instituteur demandait souvent devant la classe : “ Que ceux qui vont à l’église se lèvent ?”». Pendant dix ans, Paula a enseigné la religion dans des écoles à Brandebourg. Pour elle, désormais, « les jeunes sont plus ouverts d’esprit ».
« Il y a de nombreuses choses à faire pour montrer aux gens ce qu’est l’Église de nos jours. Beaucoup pensent que nous sommes très conservateurs, stricts, poussiéreux, indique Charlie. Surtout dans une ville comme Berlin, beaucoup de gens sont à la recherche d’un moment pour soi, pour simplement se calmer et lâcher prise dans la vie quotidienne. Tu n’as pas besoin d’être trop religieux pour profiter de ça ».
C’est aussi l’objectif que se sont donné des représentants chrétiens, musulmans et juifs : construire un lieu de recueil commun. Dans la future House Of One (“Maison de l’unité”), dont la première pierre sera posée en avril 2020, une église, une mosquée et une synagogue cohabiteront. Un sacré pied de nez, à la dénommée “capitale des athées”.

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