Depuis août, le football allemand a les yeux rivés sur l’Union Berlin, premier club de l’Est de la capitale à évoluer en première division. Sa ferveur et ses valeurs, héritées d’un Berlin divisé par le Mur, en font un club unique en Bundesliga. À l’heure du foot-business, les fans de l’Union préservent leur amour du sport populaire, de plus en plus menacé.

Le 2 novembre, une semaine avant les 30 ans de la chute du Mur, l’Union Berlin situé à l’Est de la ville a dominé son voisin de l’Ouest, le Hertha Berlin, dans le premier derby de la capitale allemande dans l’histoire de la Bundesliga (1-0). Si le Hertha a passé plus de 35 saisons en première division, l’Union est le premier club de Berlin-Est à y accéder.
Dans les arrêts de jeu, la rencontre a été marquée par des débordements de jeunes Ultras de l’Union. Mais ces incidents ne sont pas à l’image de l’histoire fraternelle qui unit les clubs de l’Est et de l’Ouest, aux yeux des supporters historiques. “Pour les anciennes générations, l’histoire entre les deux clubs est davantage une histoire d’amitié, raconte Norbert, 70 ans, fan de la première heure de l’Union Berlin, créé en 1966. Quand le Mur est tombé en 1989, l’Union et le Hertha Berlin ont organisé un match amical. Il y avait plus de 50 000 personnes à l’Olympiastadion.” “Le Hertha, c’est le grand frère”, confirme Bjorg, supporter de l’Union depuis 12 ans, à la sortie de l’entraînement des Rouges et Blancs. 

Le derby Hertha-Union sans rivalité

Pour la jeune génération de supporters, les termes “Est” et “Ouest” ne sont plus que des souvenirs ou des récits. Originaire de Grünau, quartier Est de la capitale, Ingo tient avec sa femme Petra un des bars les plus connus des fans de l’Eisern Union (l’union de fer), surnom du club. « Un de mes enfants est pour l’Union, un autre est pour le Hertha et le troisième n’aime pas tellement le foot. Ce n’est pas un problème qu’ils ne soient pas tous pour l’Union ».
« Les temps ont changé depuis 1989, confirme Norbert, surnommé “Opi” (papy) dans les travées du stade. Le Mur n’est plus et Berlin ne fait qu’un ». Arrivé de Bavière à Berlin-Ouest il y a neuf ans, Nils, lunettes noires et barbe fournie, est tombé amoureux du club situé à l’Est. « L’Est et l’Ouest n’ont plus d’importance pour les fans, ça en a pour l’histoire des clubs ».
Attablé dans un autre bar célèbre de supporters, à Köpenick, quartier général du club, Norbert se souvient d’une époque où l’Union faisait de la résistance face à l’occupation soviétique. « L’Union était le club des ouvriers de la métallurgie. Pendant la guerre froide, il affrontait régulièrement le Dynamo Berlin, dont les dirigeants appartenaient à la Stasi ». Cette page de l’histoire s’est tournée au moment où le Mur est tombé. Mais les combats hérités de cette période, propres à l’Est, se sont transformés.
À l’époque du foot-business, l’Union s’oppose au RB Leipzig, ennemi intime et premier club de l’ex-RDA à avoir atteint la Bundesliga en 2016, fondé de toutes pièces par la firme autrichienne Red Bull. Tout l’inverse du modèle populaire incarné par le club de l’Est de Berlin. « Leipzig est une franchise devenue un club. Ce n’est pas notre conception du sport », résume Nils, 35 ans. Ce refus d’adhérer à un football devenu spectacle s’illustre lors des rencontres à domicile. « Peu de panneaux publicitaires au bord de la pelouse, pas d’animations présentées par je-ne-sais-quelle entreprise. Nous n’avons pas besoin de ça. Juste notre rituel, nos chansons ».

Surnommé “papy” dans les travées du stade de l’Union, Norbert (70 ans) est une mascotte du club. © Vincent Daheron

Le stade de l’Union fait le plein à chaque rencontre. Debout sur les 13 000 places sans siège (sur 22 000), les fans Rouges et Blancs brandissent leur écharpe et sont tenus de chanter pour leur équipe jusqu’à la dernière seconde. C’est l’une des règles partagées par tout Unioners qui se respecte. « On ne quitte pas le stade avant le coup de sifflet final, même lorsqu’on a perdu face à Leipzig (4-0) en août, raconte Norbert, t-shirt siglé de l’hymne du club sur le dos. On ne siffle jamais un joueur de l’Union, même s’il n’est pas bon ».
En mai, la promotion en Bundesliga a cependant suscité quelques doutes sur la capacité d’un des plus petits budgets de la ligue à pérenniser ses valeurs, même au plus haut-niveau. « Je préfère être relégué en gardant mes valeurs plutôt que se maintenir en Bundesliga en les bafouant ». Sponsorisé jusqu’à la saison dernière par une multitude de petites entreprises, l’Union a dû se résoudre à inscrire sur son maillot une grande société immobilière luxembourgeoise, au grand dam des supporters.
La rencontre face à Stuttgart (2-2 au total sur les matches aller-retour, vainqueurs grâce à un plus grand nombre de buts inscrits à l’extérieur) qui a scellé la montée dans l’élite reste, bien évidemment, un souvenir impérissable pour les fans de l’Union. « Le plus grand et le plus beau moment de l’histoire du club », tranche Norbert, mémoire vivante des Unioners.

Le jour où l’Union Berlin s’est hissé en Bundesliga

« Pendant le match, les rues de Köpenick étaient désertes. Comme si c’était une finale de Coupe du monde », raconte Andre, 41 ans, rencontré dans le bar d’Ingo et Petra. «Impossible de trouver une place dans un bar », confirme son amie Julia, 38 ans. Quelques pas dans ces rues, où bat le coeur du club, suffisent à se plonger dans l’univers de l’Eisern Union. Les stickers rouges et blancs recouvrent les affiches publicitaires dès la sortie du métro. Une large boutique accueille les visiteurs à une centaine de mètres de la station.
« Je suis arrivé ici il y a cinq ans, poursuit Julia. Si tu habites à Köpenick, tu ne peux pas échapper à l’Union et à ses fans ».« Même à la garderie et dans les écoles, tous les enfants portent un t-shirt de l’Union », renchérit Bjorg devant ses deux fils vêtus d’un maillot du club, venus assister à l’entraînement des professionnels. Une ferveur inébranlable depuis des décennies, mise en lumière ces derniers mois, qui contraste avec l’indifférence dont pâtit son voisin, le Hertha, en dehors de Berlin.

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