Après la chute du Mur, Berlin a attiré des artistes du monde entier, devenant une capitale de l’art contemporain. Pourtant, cet ancien paradis de la création artistique, touché par une gentrification galopante, ne représente plus chez les jeunes artistes le fantasme absolu.

Friches, usines et maisons abandonnées… L’art contemporain à Berlin s’est développé dans des espaces urbains ouverts. Après la chute du Mur, de nombreux quartiers industriels à Berlin-Est sont délaissés, suite à la transition vers l’économie de marché. Les bas coûts du foncier, les grands volumes et l’âme transgressive des lieux séduisent les artistes qui s’installent en masse dans cette partie de la ville. Beaucoup, comme Olafur Eliasson, Alicja Kwade, Elmgreen et Dragset, sont aujourd’hui très en vue sur la scène internationale de l’art contemporain.
Néanmoins, les quartiers de la capitale allemande ont beaucoup changé, notamment à la suite des rénovations successives depuis 1999. « Avec le processus de gentrification, il est maintenant difficile de s’installer à Berlin. Pour les artistes, c’est encore pire, car beaucoup d’entre eux sont obligés de trouver un espace pour réaliser leurs propres œuvres », indique Zoë Claire Miller, artiste de 34 ans et porte-parole de l’Association professionnelle des artistes visuels à Berlin (BBK Berlin).
Depuis dix ans, de nombreux sites de Berlin sont vendus à des investisseurs. Des squats artistiques sont convertis en appartements de luxe ou en hôtel. C’est le cas du célèbre Tacheles : un bâtiment en ruine occupé par des artistes depuis 1990, qui a fermé ses portes en 2012. 
Outre la disparition de certains espaces de création, c’est la vitesse d’augmentation du prix qui interpelle le plus : rien qu’en 2017, les loyers à Berlin ont bondi de 20%, selon une étude du cabinet Knight Frank publiée fin 2018.
Originaire des États-Unis, Zoë a déménagé dans le sud-ouest de l’Allemagne à l’âge de dix ans et habite à Berlin depuis 2007. Louant un atelier de 30m2 au centre de Berlin, elle est très déçue par la vitesse de la hausse des prix. « C’est vrai que les locataires bénéficient de certaines protections selon la loi allemande. Par contre, les studios des artistes, qui sont considérés comme des espaces commerciaux, ne sont protégés par aucune loi. Il n’y a pas de frein au prix des locations pour les loyers commerciaux », regrette Zoë. 
Aujourd’hui, le nombre d’artistes visuels à Berlin est estimé à 8 000, selon une étude publiée en 2018 par l’Institute for Strategy Development (IFSE). Toutefois, environ un tiers d’entre eux n’ont pas d’espace de travail spécifique et depuis dix ans, environ 350 studios d’artiste ferment chaque année, selon un sondage de BBK Berlin.

Gel des loyers : « Dix ans trop tard »

Le 22 octobre 2019, un principe du plafonnement des loyers a été adopté au Sénat de Berlin, destiné à limiter la pression immobilière et à geler les loyers pour les cinq années à venir. La loi concernée va entrer en vigueur fin 2020. Mais pour Zoë, « cette mesure arrive dix ans trop tard ». 
« En dix ans, on a vu que les loyers ont doublé à Berlin », se plaint Zoë, « certains de mes amis hésitent à quitter le centre-ville et à partir vers la banlieue, mais ce n’est pas facile à réaliser non plus : ils doivent d’abord acheter une voiture pour se déplacer, et cela demande aussi de l’argent ».
Face à ce dilemme, des artistes, comme Zoë, choisissent de rester au centre de Berlin, mais cumulent plusieurs emplois afin de financer leur production artistique. « Moi, je ne gagne pas beaucoup d’argent avec mon atelier, admet Zoë. La plupart du temps, je finance mes activités artistiques avec d’autres emplois : traductrice, enseignante en céramique, commissaire d’exposition, etc. ».
Zoë n’est pas la seule dans ce cas. Tous les artistes qu’elle connaît cumulent au moins deux emplois pour s’en sortir. Selon le sondage réalisé par IFSE en 2018, auquel 1 745 artistes à Berlin ont participé, le revenu annuel des activités artistiques d’un artiste homme est en moyenne de 11 662 euros, et seulement de 8 390 euros pour une femme artiste. Une somme loin d’être suffisante : seuls 20% des artistes à Berlin arrivent à vivre de leur art. 

Pessimisme des locataires

« Je ne me sens pas optimiste », avoue Joran Schõn, 28 ans, étudiant aux Beaux-Arts à l’Universität der Künste Berlin (Université des arts de Berlin). Né à Berlin-Ouest après la chute du Mur, il pense que la richesse d’un Berlin réunifié repose sur le multiculturalisme et la liberté de la création artistique. Pourtant, « aujourd’hui, il n’y a plus d’espace à Berlin pour les artistes. Les ateliers deviennent des centres commerciaux et beaucoup d’artistes sont menacés d’expulsion ». 
Joran est dans sa dernière année d’école et est en train de préparer son exposition de fin d’études. « Après mes études, je serai obligé de trouver un atelier pour m’installer, mais je ne sais pas si j’arriverai à payer le loyer et les charges », raconte Joran. « Mes camarades et moi, on est plein d’inquiétude pour notre avenir. Sans parler du lieu de travail, même pour vivre, ma mère et ses voisins qui habitent à Berlin-Moabit, ont peur d’être “expulsés” de ce quartier dans lequel ils vivent depuis 40 ans, 50 ans ou encore plus, à cause de la flambée des prix » ajoute-t-il.

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