© Marion Fontaine

30 ans après sa chute, le mur de Berlin revit avec son temps. Relookage numérique en réalité augmentée, visite en réalité virtuelle ou applications explicatives pour smartphones, l’ancien Mur de la honte se met à jour, version millenials. La technologie sert la mémoire berlinoise et pousse la “génération post Mur” à s’intéresser à son passé. 

Marty McFly en rêvait, la technologie l’a fait. Exit la DeLorean, place aux smartphones. Un voyage dans le temps inédit, façon Retour vers le futur, est désormais possible grâce à leur capacité immersive.
Direction Bernauer Straße, l’un des anciens points de passage entre Berlin-Est et Ouest. En 2019, c’est portable en main que tout se passe. Le sol se dérobe et un immense mirador apparaît. C’est à peine si on sent la terre vibrer sous nos pieds. La magie de la réalité augmentée vient d’opérer au travers de l’application MauAR, qui recrée virtuellement un mur en 3D sous les yeux de l’utilisateur. L’objectif affiché : susciter l’intérêt pour l’Histoire chez la nouvelle génération, celle que certains aiment à appeler “la génération pouce”. « Les jeunes veulent de l’instantanéité, une expérience intense mais rapide, différente de celles que l’on obtient à travers un livre », pense le fondateur de MauAR, Peter Kolski. Pour leur parler d’Histoire, il faut s’adapter à leurs envies.
Un peu plus loin, la porte de Brandebourg paraît à l’étroit. C’est à présent avec l’application pour iPhone Zeitfenster que le mur de béton se dévoile par transparence sur l’écran, révélant la topographie de ce lieu mythique lorsque Berlin était deux. Littéralement “fenêtre sur le temps”, Zeitfenster s’attache à créer une « expérience » avec la réalité augmentée au travers de photos d’archives. « C’est drôle, cool et ça attire les jeunes », s’enthousiasme Sven Straubinger, co-créateur du projet.

Face à Checkpoint Charlie, Sven Straubinger utilise son application Zeitfenster où, par transparence, il est possible de s’imaginer ce point de passage à l’époque du Mur. © Guillaume Mazoyer

Time Ride, un musée d’un nouveau genre, va encore plus loin. Dans son édifice non loin de la Potsdamer Platz, l’attraction propose des visites en réalité virtuelle de Berlin-Est à l’aide de casques adaptés. Le temps d’un voyage d’une vingtaine de minutes dans un bus d’époque, le visiteur du futur s’immerge dans l’ex-RDA, se mouvant à sa guise dans cette faille spatio-temporelle pour regarder tantôt une Trabant le dépassant, tantôt l’Alexanderplatz aperçue de loin. Établie dans plusieurs villes germaniques, la compagnie s’est installée à Berlin en août dernier pour le 30e anniversaire de la chute du Mur. 

« Edutainment » : quand l’éducation devient divertissement

Zeitfenster, MauAR ou Time Ride, tous font le pari d’une technologie attirante et séduisante. En utilisant la géolocalisation, la réalité augmentée ou la réalité virtuelle, ces entreprises misent sur la forme avant le fond. Une façon inédite de faire découvrir l’histoire du Mur à la nouvelle génération, qui tranche avec l’expérience des musées classiques.
« J’ai eu l’impression d’y être, de m’immerger dans le quotidien des gens de l’époque », explique Simon, 17 ans, un jeune visiteur de l’attraction Time Ride. « Je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer, à l’inverse des musées où on ne fait que lire des textes ». Pour autant, chacun des développeurs rappelle l’importance des institutions traditionnelles comme complément de leur expérience. Une interdépendance qui a vocation à devenir un modèle de référence, où la technologie serait directement accessible au musée.
Ces nouvelles méthodes font naître le néologisme edutainment, une contraction en anglais des mots “education” et “entertainment”, littéralement éducation et divertissement. « C’est de l’art éducatif », analyse Peter Kolski. Un concept que revendique Time Ride, où l’expérience sensorielle d’un voyage au coeur de l’ex RDA prime. « On avait l’opportunité de véhiculer des connaissances historiques, tout en les rendant plus digestes à travers l’émotion suscitée », indique Julian Herbig. Digeste oui, mais authentique aussi, car le musée a fait appel à une équipe d’historiens pour consolider le projet berlinois.

Plus sobre, la Berlin Wall App accompagne ses photos d’archives de textes écrits par des historiens. © Laurette Duranel

Smartphone en main devant Checkpoint Charlie, des photos d’archives en sépia défilent sur l’écran. En toute modestie, la Berlin Wall App fait oublier les files de taxis et les fast-food américains du coin, ouvrant la porte sur un autre temps. Moins tape-à-l’œil, elle prend du recul ; certainement parce que ses créateurs, eux, ont connu la guerre froide.
« La “génération post Mur” est la première à ne pas avoir peur du Mur, constate Egbert Meyer, à l’origine de la Berlin Wall App. C’est important de lui apprendre ce qu’était le Mur, de façon à ce qu’elle comprenne les enjeux mondiaux actuels, comme pour la frontière entre les États-Unis et le Mexique ». Ainsi, l’application a des visées éducatives claires : « Nous voulons éveiller une conscience démocratique chez la jeune génération en leur faisant comprendre leur histoire récente », indique Thorsten Schilling, membre du projet au sein de la Bundeszentrale für politische Bildung (Agence fédérale pour l’éducation civique). C’est en ce sens qu’Egbert Meyer et ses associés ont élaboré cette application principalement à destination des professeurs. 
Chacune des applications se présente comme une porte d’entrée vers l’Histoire. Une fois franchie, c’est au corps enseignant de prendre la relève. « Les smartphones sont le niveau supérieur de l’éducation et de l’engagement, indique Peter Kolski. Malgré tout, leur principale fonction reste de susciter l’intérêt des jeunes. Après quoi, cela leur donne l’impulsion d’approfondir leur connaissance au travers d’un livre ».

Les applications historiques berlinoises, un vrai business ?

Bien que son projet Zeitfenster ait été primé, notamment par Facebook, Sven Straubinger reste lucide : il n’y a pas de profit à réaliser sur ce marché. Le développement et la maintenance des applications historiques coûtent cher et les modèles financiers ne sont pas assez solides. « Les seuls partenaires intéressés sont des institutions ou des musées, mais ils n’ont pas assez d’argent à investir », explique-t-il. Arrivé à Berlin au début des années 2010 pour se consacrer entièrement à cette application, le jeune ingénieur s’est rapidement rendu compte de l’absence de marché et s’est depuis reconverti. Il continue de mettre à jour Zeitfenster sur son temps personnel.
Même sonnerie de smartphone du côté du développeur Peter Kolski, qui avoue avoir investi tout son temps et son argent personnel dans la réalisation de son application MauAR. Ses associés travaillent pendant leur temps libre et bénévolement. Un projet chiffré à 50 000 euros mais qui, jusqu’à présent, ne rapporte pas de dividende.
Time Ride Berlin propose un modèle différent car cette attraction est uniquement accessible dans sa succursale, à deux pas de Checkpoint Charlie. Au coût minimum de dix euros l’entrée, c’est grâce au nombre de visiteurs que le projet compte renflouer ses caisses. Installé depuis août à Berlin, il est encore trop tôt pour juger de l’efficacité du modèle mais l’équipe de gestion assure que le projet est rentable dans les autres villes allemandes où il est installé.
La clé du succès reste toutefois l’investissement de fonds publics. Depuis début 2010, l’application Berlin Wall se maintient dans les « app stores » grâce au soutien de l’État allemand. Bien que conscients du coût onéreux d’un tel développement, mais n’ayant pour autant pas l’obligation d’être rentable, l’équipe de l’application songe à lancer une version en réalité augmentée de son projet. 

Autres contenus du chapitre Transmission