16 ans après son énorme succès au box-office allemand, Good Bye, Lenin! demeure l’une des références majeures lorsqu’on aborde la chute du mur de Berlin. Les débats que le film continue de susciter réveillent des souvenirs pas si lointains, qui peinent pourtant à atteindre les plus jeunes.

La Liste de Schindler pour les ravages du nazisme, Apocalypse Now pour la guerre du Vietnam, 12 years a slave pour l’esclavagisme, et pour la chute du mur de Berlin… Good Bye, Lenin!. Adulée par les professeurs d’allemand qui cherchent à capter l’attention autrement qu’en étudiant Rammstein (ou Tokio Hotel, selon les goûts), cette comédie dramatique a révolutionné l’image de la RDA.
Elle nous plonge dans le quotidien d’Alex, un jeune Berlinois de l’Est, galvanisé par le vent de liberté qui souffle sur les débuts de l’année 1989. Lorsque sa mère, communiste convaincue, le surprend en train de manifester, elle sombre dans un profond coma, dont elle ne se réveille que plusieurs mois après que le Mur est tombé. Burger King et Coca Cola ont envahi les rues, la monnaie a changé, les voyages sont autorisés… Son monde a disparu. Pour préserver sa santé, Alex va tenter de lui cacher la vérité en ressuscitant la RDA au sein de leur appartement.
À sa sortie en 2003, Good Bye, Lenin! a cartonné. En Allemagne, plus de 6,5 millions de spectateurs se sont rués au cinéma pour découvrir ce qui était vendu comme « LE film du Mur ». Seuls quatre films allemands avaient atteint cet exploit auparavant. À titre comparatif, aucun des Avengers n’a réussi à faire mieux. Quelques mois après la sortie officielle, une projection spéciale a même été organisée au Bundestag, l’assemblée parlementaire allemande. Good Bye, Lenin! était sur toutes les lèvres.
Emmanuel Droit, spécialiste de l’histoire socio-culturelle de la RDA, explique ce retentissement. « Dans les mois qui ont suivi la réunification, les objets de la vie quotidienne est-allemande ont été rejetés, car associés à la dictature. Les Allemands ont tourné le dos à ce passé. Mais la perte de repères du nouveau millénaire a généré un sentiment de nostalgie, favorable à la réception de Good Bye, Lenin!»

Un “classique” encensé mais controversé

Plus de 15 ans plus tard, le film reste une référence pour les jeunes Berlinois. Claudia, étudiante de 26 ans, n’hésite pas à chanter ses louanges. « C’est une vraie réussite ! C’est tellement important de pouvoir parler de ce sujet sur le ton de la comédie, sans se prendre au sérieux », défend-elle. « Mes parents viennent de RDA, et ils ont aussi vécu des choses positives. Ça fait du bien de voir cet aspect à l’écran ».
Zazie partage son avis. Pour cette passionnée de théâtre, Good Bye, Lenin! est « un classique ».« Je l’ai découvert à l’école quand j’avais huit ans. C’était la première fois que je voyais des images de la RDA. Plus tard, il m’a aidé à comprendre les personnes qui soutenaient ce système. L’idée de base n’était pas si mauvaise », avance-t-elle dans un français parfait.

« Certains ont vu dans ce film une lecture occidentale. Ils se sont sentis déconsidérés, réduits à leurs vêtements dépareillés et à leurs cornichons de Spreewald (produit typique de l’Allemagne de l’Est). Ils ont eu l’impression qu’on se moquait d’eux »

Hélène Camarade, co-auteure de La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989

Si le film de Wolfgang Becker est globalement très apprécié, certains n’ont pas hésité à dénoncer une vision biaisée. « En RDA, Good Bye,Lenin! a été très mal reçu », affirme Hélène Camarade, co-auteure de l’ouvrage La RDA et la société postsocialiste dans le cinéma allemand après 1989. « Certains ont vu dans ce film une lecture occidentale. Ils se sont sentis déconsidérés, réduits à leurs vêtements dépareillés et à leurs cornichons de Spreewald (produit typique de l’Allemagne de l’Est). Ils ont eu l’impression qu’on se moquait d’eux ». D’autres ont accusé l’œuvre d’idéaliser la RDA, et de tourner en ridicule les vies brisées par la dictature. C’est d’ailleurs en partie ainsi qu’est né le film La Vie des Autres, un drame sombre dans lequel un agent de la Stasi espionne méthodiquement un couple d’intellectuels.
Lors de sa sortie, en 2006, le réalisateur avait expliqué vouloir réagir à la vague d’ostalgie (terme formé à partir des mots ost = est, et nostalgie) entretenue par Good Bye, Lenin!. « Faire de la RDA un lieu d’humour et d’humanité, c’est extrêmement dangereux», dit-il dans le dossier de presse de son film.

« Les jeunes ne s’intéressent plus à l’histoire du Mur »

Aujourd’hui, le plus grand danger, c’est plutôt l’oubli. Les souvenirs s’érodent, et les connaissances des plus jeunes s’affaiblissent. Du haut de ses 25 ans, Francisca avoue ne pas se sentir concernée par l’histoire du mur de Berlin. Good Bye, Lenin!, l’un de ses films préférés, lui a beaucoup appris sur l’Allemagne de l’Est. « À l’école, on insiste plutôt sur le nazisme. Je ne pensais pas que les habitants de la RDA pouvaient se sentir si nostalgiques. Je croyais que tout le monde souhaitait la réunification… Mais c’est de l’histoire ancienne. D’autres sujets sont devenus plus importants, comme le changement climatique par exemple», argue-t-elle sans ciller.
Ce manque d’intérêt pour l’histoire du Mur, Timothy Grossman en a récemment fait les frais. Depuis 14 ans, il dirige le Babylon, un cinéma d’art et d’essai fondé en 1929, considéré comme un des repaires des cinéphiles de la capitale. Du 10 au 23 octobre, le directeur a monté un festival sur les films en rapport avec la RDA. Un sujet qu’il maîtrise parfaitement, après avoir travaillé pendant deux ans à la DEFA, l’emblématique studio cinématographique de la RDA. « Il y a 30 ans, un événement colossal a changé à jamais le cours de mon existence… Je voulais trouver un moyen de transmettre cette sensation », raconte-t-il, jambes croisées et lunettes dorées, en face de son temple.
Il a ainsi sélectionné une vingtaine de films, dont Good Bye, Lenin! faisait évidemment partie. C’est d’ailleurs lui qui a inspiré le nom du festival : Goodbye GDR! (RDA en anglais). Malgré la diversité des œuvres proposées, le public n’était pas au rendez-vous. Entre deux citations de Marx et une anecdote sur Lubitsch, la mine de Timothy s’assombrit. « Les jeunes ne s’y intéressent plus. Prenez mes enfants par exemple. Ils ne m’ont jamais demandé comment se passait la vie en RDA. Ils n’en prennent pas la peine, car ils pensent savoir, mais ils se trompent ».
Le Babylon, repaire des cinéphiles berlinois, a organisé un festival autour des films de RDA. © Valentin Hamon--Beugin

Le Babylon, repaire des cinéphiles berlinois, a organisé un festival autour des films de RDA. © Valentin Hamon–Beugin

Des vestiges du Mur au coeur du quotidien

Pourtant, les traces de cette époque sont toujours bien visibles. Pour s’en rendre compte, direction le numéro 21 de la Berolinastraße. C’est là qu’est censé habiter Alex, le protagoniste de Good Bye, Lenin!.
Entre les barres d’HLM, sous les feuilles jaunies de l’automne, Jan se promène nonchalamment. Ce retraité au sourire généreux et au ventre bien rond s’est installé dans ce quartier de l’Est il y a près de 15 ans. Pour lui, le lieu de tournage n’a pas été choisi par hasard. « Le quartier était très prisé des officiels du Parti. D’ailleurs, bon nombre d’entre eux y vivent toujours aujourd’hui », précise-t-il, l’œil malicieux. Dans l’immeuble d’en face ? Un célèbre procureur de la RDA. Juste au-dessus de chez lui ? La psychologue officielle de la Stasi.

C’est dans cet immeuble bien réel, situé au numéro 21 de la Berolinastraße, qu’Alex est censé habiter. © Valentin Hamon–Beugin

Question renseignements, Jan en connait un paquet. Pas si surprenant pour un ancien agent de la Bundesnachrichtendienst, le service d’espionnage de la RFA. « Mon job, c’était d’aider clandestinement les Allemands de l’Est à passer de l’autre côté », explique-t-il sobrement. Aujourd’hui, le retraité s’amuse de voir les « vieux messieurs rabougris et fermés d’esprit » se réunir tous les 15 jours dans un café pour évoquer « le bon vieux temps ». « Ces personnes sont des vestiges vivants, leurs mentalités étriquées me motivent à raconter l’histoire de cette révolution », s’enflamme Jan, avant de nuancer, goguenard : « Et pourtant, mes enfants seraient incapables de dire par où passait le Mur. »
Pour Anita, professeur d’économie de 36 ans installée depuis sa naissance à l’est de la ville, les stigmates de la séparation ne sont pas près de s’effacer. « Encore aujourd’hui, je sais tout de suite si mon interlocuteur vient de l’Est ou de l’Ouest. Les caractères sont différents », assure-t-elle. « Les blagues qu’on peut entendre dans Good Bye, Lenin!, j’y avais déjà droit lorsque j’étais petite. Ce qui est fou, c’est que mes enfants reçoivent encore les mêmes aujourd’hui. On leur demande parfois s’ils ont déjà mangé une banane (produit quasiment introuvable en RDA), alors que le Mur est tombé il y a 30 ans ! », s’étonne-t-elle. « Mais pour rien au monde je ne déménagerais dans les quartiers ouest de Berlin ». La mémoire de la RDA ne semble plus se situer dans l’héritage de Lénine, mais plutôt dans l’attachement aux racines.

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